REGARD : UN TEXTE DE KATYA MONTAIGNAC EN ÉCHO À PAPILLON EN WEBDIFFUSION

Katya Montaignac, créatrice, dramaturge et commissaire en danse, partage avec nous son expérience de la webdiffusion en direct de PAPILLON, du 5 novembre dernier.

Le spectacle Papillon d’Helen Simard créé en collaboration avec les interprètes Nindy Banks, Mecdy Jean-Pierre, Victoria Mackenzie, Rémy Saminadin, Roger White et Ted Yates et présenté en livestream par Danse-Cité au Théâtre La Chapelle m’a permis d’éprouver ma résistance face à l’expérience numérique. En effet, un micro-changement dans mes habitudes peut-il affecter le protocole spectaculaire ?

« Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » (Edward Lorenz)

Chrysalide
En ces temps incertains, Helen Simard a choisi d’« embrasser la contrainte [et] savourer la tourmente »[1]. Après sept mois de confinement, je me réjouissais d’assister à un spectacle …mais c’était sans compter que cette situation provisoire ne se prolonge encore ! Bien que je ne sois pas adepte des spectacles en ligne, j’ai accepté de jouer pour la première fois le jeu d’une webdiffusion coréalisée en direct par Frédéric Baune et Helen Simard.

Ironie du sort et concours de circonstance : issue d’une recherche sur le chaos, cette pièce aura permis à la chorégraphe d’« accepter les choses que je ne peux pas changer, et [de] changer les choses que je ne peux pas accepter »[2]. Le contexte pandémique dans lequel s’est déroulé le processus de création a contraint toute l’équipe à s’adapter constamment aux changements de plans et ce, jusqu’à la veille de la première.

Transformation
Inévitablement, le spectacle porte en lui les stigmates des conditions sanitaires actuelles : les trois danseur·ses demeurent en effet à distance les un·e·s des autres et ne se touchent jamais. Cette absence de contact physique nous confronte directement à la situation imposée par la menace épidémique de la Covid19. Chacun·e danse dans sa bulle, séparé·e des autres par des cloisons plastifiées tout comme nous nous accommodons désormais des parois de plexiglas qui font désormais office de décor dans l’ensemble de nos commerces de proximité.

« Comment sommes-nous ensemble alors que nous sommes seul·e·s ? »[3]
Bien que la pièce présente une superposition de trois soli qui se déroulent de manière indépendante, tous arpentent le même espace et évoluent dans un environnement musical joué en direct par le trio des musiciens Rémy Saminadin, Roger White et Ted Yates. De plus, la partition de chacun·e des trois danseur·se·s est composée à partir d’une même source gestuelle issue d’une improvisation de la chorégraphe. Partageant ces territoires communs, il·elle·s danse·nt, se réponde·nt, se succède·nt et se dédouble·nt à travers leurs ombres, accentuant nos solitudes respectives. Depuis les isolations fascinantes de Mecdy Jean-Pierre jusqu’aux renversements gravitaires de Victoria Mackenzie en passant par la présence magnétique de Nindy Banks dont l’intensité des mouvements nous hypnotisent littéralement, le recueillement solitaire nous plonge dans la communion.

Éphémère
Au fond, qu’est-ce que ça change d’assister à un spectacle depuis son salon ? À l’écran, les changements de plans de sept caméras zooment et se relaient, découpant et recomposant la chorégraphie dans un rythme et un découpage visuel calqué sur le tempo du concert qui se performe live. La danse passe au crible de la régie vidéo qui, elle aussi, se joue sur le vif. J’aurais aimé laisser mon regard s’attarder sur les danseur·ses plutôt que suivre les changements de cadres orchestrés par la rediffusion.

J’avoue m’être connectée davantage par solidarité pour le milieu. Quel plaisir contagieux de revoir ces trois magnifiques danseur·se·s Nindy Banks, Mecdy Jean-Pierre et Victoria Mackenzie fouler la scène de La Chapelle, prendre l’espace à corps, même par écran interposé ! Mon fils de neuf ans s’est d’ailleurs adapté plus facilement que moi à ce contexte de diffusion, se mettant spontanément à danser sur la musique – chose qu’il ne se serait sans doute pas permis en salle où le code implicite nous impose un silence et une immobilité de rigueur.

« Comment générer de l’empathie, et non des images ? »
Si nous partageons encore un « maintenant », nous ne sommes désormais plus dans le même « ici ». L’absence du public affecte l’interprétation du danseur. En effet, où poser le regard quand on danse dans une salle vide ? Qui regarder et surtout pour qui danser ? L’absence de projection des regards, qui demeurent avant tout introspectifs, crée un espace méditatif, voire onirique, enveloppé par l’atmosphère musicale. La proximité se joue davantage à travers la superposition des plans ; les caméras démultipliant les points de vue depuis les coulisses ou encore des travellings filmés directement sur scène.

Autre changement de paradigme : l’option clavardage permet de dialoguer tout au long de la représentation et offre au public (désormais super-émancipé) la possibilité d’une attention à la fois parallèle, parasite et hyperactive. La distance excite notre désir de contact : on a envie d’écrire aux danseur·se·s, d’échanger avec eux·elles comme avec le reste de l’audience, afin de rompre cet éloignement forcé qui nous isole présentement les un·e·s des autres et de retrouver un sentiment de proximité fugace bien que virtuel.


[1] J’emprunte cette formule inspirante à Main d’œuvre, un lieu transdisciplinaire situé à Saint-Ouen en France qui a choisi cet intitulé pour baptiser sa saison 2020 marquée par la crise sanitaire : https://www.mainsdoeuvres.org.

[2] Notes de programme : https://www.danse-cite.org/programmes/papillon.

[3] Cette questions entre guillemets et la suivante sont des citations d’Helen Simard issues du site web de Danse-Cité : https://www.danse-cite.org/fr/spectacles/2020/papillon.

Photo : Nindy Banks, Mecdy Jean-Pierre, Victoria Mackenzie       Photographe : Do Phan Hoi